Entretien avec James Galbraith et Pascal Salin

Catégorie parente: Marchés et sociétés
Catégorie : Les marchés sont-ils efficaces ?
Mis à jour le mercredi 7 décembre 2011 09:50
Publié le mercredi 7 décembre 2011 09:42

- James Galbraith est un économiste américain. Il enseigne au "Department of Government" de l'Université du Texas à Austin.  Site professionnel

 

- Pascal Salin, Professeur émérite d'économie à l'Université Paris-Dauphine. Page professionnelle Ses chroniques dans Le Québécois libre

 

1) Pourquoi l’Union Européenne met-elle en œuvre des politiques de la concurrence (n’est-ce pas l’état “naturel” du marché ?) ?

 

James Galbraith : Aux Etats-Unis, les politiques « anti-monopolistiques » (« anti-trust ») ont été inaugurées à la fin du 19e siècle afin de contrer le pouvoir de grandes firmes, dans la sidérurgie, le pétrole, les chemins de fer, les engins agricoles et d’autres secteurs encore, qui ont émergé pour la première fois dans les années suivant la Guerre Civile. La « chasse aux trusts » a constitué la marque de fabrique de l’ère progressiste dans la politique américaine, sous la présidence de figures comme Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson. Personne a cette époque ne prenait au sérieux le mythe de la « concurrence parfaite » qui régnerait « naturellement » sur les marchés. Tous comprenaient alors au contraire que l’absence d’encadrement des pouvoirs économiques menait clairement au développement de monopoles, mais aussi que ces monopoles possédaient une nature prédatrice.

Depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’idée selon laquelle les grandes sociétés ont un rôle à jouer dans l'économie s’est progressivement diffusée, et la priorité s’est déplacée de la volonté de casser les trusts en soi, à la prévention des fusions « anti-concurrentielles », et à la régulation d’entreprises privées dans l’intérêt général. D’où la montée en puissance [aux États-Unis] de l’Agence de Protection de l’Environnement, de l’Administration de la Sécurité Professionnelle et de la Santé et de la Commission de la Protection des Consommateurs. Cependant, depuis 1980, la propagande du monde des affaires a fortement pesé contre ce type de réglementation , ce qui illustre les menaces que fait peser le fait de laisser les grandes entreprises jouer un rôle politique.

Le secteur financier aux États-Unis a été le théâtre au cours des dernières années d’une énorme concentration de banques, et le pouvoir ainsi consolidé de ces dernières leur a permis d'accorder massivement des crédits douteux à l’origine de la crise financière de 2008-2009. Dans cette situation, nous avons pu voir que de grandes établissement financiers ont exercé une influence très importante sur les décisions politiques de l’État, tant à travers leurs contributions de campagne, qu'en plaçant d'anciens salariés à des postes clés du gouvernement. De cette manière, les banques pouvaient s’assurer que les pertes résultant de leurs pratiques de crédit négligentes ou même illégales, seraient assumées par les contribuables et ne mèneraient pas leurs propres établissements à la faillite.

Toutes ces questions constituent le véritable sujet d’une politique effective pour promouvoir la concurrence dans le monde privé des affaires.

Pascal Salin : Il est effectivement légitime de se demander pourquoi une politique de concurrence est nécessaire si celle-ci constitue l'état "naturel" du marché. Mais il faudrait tout d'abord préciser qu'il s'agit de l'état naturel du marché libre et ceci nous conduit nécessairement à préciser ce qu'on entend par concurrence. Il existe en effet une théorie traditionnelle de la concurrence – qui inspire la plupart des "politiques de concurrence", en particulier celle de l'Union européenne - connue sous le nom de "théorie de la concurrence pure et parfaite". Sans entrer dans les détails, cette théorie considère que la concurrence est pure et parfaite s'il existe un grand nombre de producteurs produisant le même bien au même prix. Par opposition une situation de monopole est définie par l'existence d'un producteur unique. Or, on démontre traditionnellement qu'un monopole a la possibilité "d'exploiter" les consommateurs en leur imposant un prix plus élevé que le prix de concurrence pure et parfaite; le monopole ferait alors un "super-profit", même si l'augmentation des prix de vente est en partie compensée par la diminution des quantités vendues. La théorie traditionnelle se focalise donc sur ce que l'on appelle parfois le "pouvoir de marché" et c'est l'exercice de ce pouvoir que les politiques de concurrence sont censées empêcher, ce qui peut paraître tout à fait légitime.

Malheureusement cette théorie traditionnelle est fausse car elle ne correspond en rien à la description du monde réel. Il existe en effet deux situations totalement différentes de "monopole" (c'est-à-die de producteur unique). La première - qui mérite seule le nom de "monopole" à notre avis – résulte de l'exercice d'une contrainte qui donne à un producteur, public ou privé, le privilège de produire un bien ou service en interdisant à d'autres producteurs d'entrer sur le marché de ce bien ou service. Et il est bien clair que seule la puissance publique est en état d'imposer une telle situation. L'autre cas est celui où un innovateur propose un nouveau produit sur le marché. Par définition, au moment où il commence à délivrer son produit, il est seul sur le marché. Mais cette situation n'implique pas une quelconque exploitation du consommateur, bien au contraire, puisque ce producteur lui propose un bien ou service meilleur et moins cher que ceux qui existaient jusqu'alors. Bien entendu, il fait un profit, sinon il n'aurait pas pris le risque d'innover (ce qui peut toujours se traduire par une faillite). Mais ce profit n'est pas un "super-profit", c'est la rémunération aléatoire du risque entrepreneurial dont tout le monde profite. C'est pourquoi, pour notre part, nous proposons d'abandonner totalement la vieille théorie de la concurrence pure et parfaite et de définir la concurrence, tout simplement, par la liberté d'entrer sur un marché, aussi bien pour les producteurs que pour les consommateurs. Si cette liberté existe, la concurrence prévaut, même si, à un moment donné, il existe un seul producteur sur un marché. Au demeurant, il sera probablement "concurrencé" ultérieurement par d'autres producteurs si la liberté d'entrée sur le marché est respectée.

Les politiques de concurrence devraient donc uniquement se préoccuper de vérifier si les Etats ne mettent pas obstacle à la liberté d'entreprendre. Ce n'est pas ce qu'elles font, malheureusement. 

 


2) Est-ce que la politique européenne de la concurrence interdit le maintien des services publics ?

 

James Galbraith : Non. Il n’existe pas de raisons pour lesquelles encourager les comportements concurrentiels auprès des entreprises privées devrait empêcher la fourniture des services publics nécessaires comme l’éducation, la santé, les transports collectifs ou la protection de l’environnement.

Pascal Salin : La politique européenne de la concurrence n'interdit pas le maintien des services publics et, plus précisément, de leur caractère monopolistique, alors que cela devrait être sa seule mission pour les raisons expliquées ci-dessus. Il est paradoxal de constater que subsistent de très nombreux monopoles publics – ou des monopoles privés bénéficiant de privilèges étatiques – alors qu'on sanctionne par des amendes élevées, des entreprises innovatrices. Ce fut le cas, par exemple, de Microsoft à qui l'on reprochait à tort sa "position dominante", parce qu'elle était évidemment la seule à pouvoir fournir certains logiciels ou ensembles de logiciels, pour la plus grande satisfaction de ses clients. Lorsque Microsoft a lancé ses logiciels sur le marché, personne n'était empêché de faire de même – c'est-à-dire qu'il y avait libre entrée sur le marché – et les autres producteurs potentiels n'avaient qu'à être plus rapides. Ceci dit, la politique européenne de concurrence a tout de même permis de supprimer la position monopolistique d'un certain nombre de "services publics", par exemple dans le domaine de l'électricité, des transports aériens ou ferroviaires. Mais il reste encore un très grand nombre de monopoles d'origine étatique (assurance-maladie, retraites, production de monnaie, transport par autocar et taxis en France, etc…).

 

3) La concurrence accroît-elle toujours l’efficacité ?

 


James Galbraith : Non. Il existe des situations où il apparaît logique de n'avoir qu'un seul fournisseur pour un bien ou un service, par exemple pour l'électricité municipale ou la distribution de l'eau, qui sont des activités présentant d'importants coûts fixes et de faibles coûts marginaux. Dans ces situations, la recherche d'efficacité consiste à mettre en place une véritable réglementation des prix et une protection contre les manipulations de marché et les fraudes. Toutefois, il arrive souvent que la concurrence puisse accroître l'efficacité. Un exemple intéressant ces dernières années a été la restructuration des transports aériens chinois. La Chine avait auparavant une seule compagnie aérienne (appelée CAAC), qui fournissait un très mauvais service sur le modèle d'Aeroflot à l'époque soviétique. Mais plutôt que de privatiser cette compagnie et de créer ainsi un monopole national (privé), les autorités chinoises ont favorisé la création de nouvelles compagnies aériennes relevant du secteur public, par des provinces comme le Guangdong ou les îles du Hainan et des municipalités comme Shangaï. Cette expérience a très bien fonctionné, améliorant grandement le service tout en maintenant de bas tarifs, alors même que ces compagnies sont restées dans le giron du secteur public.

Pascal Salin : Si la concurrence doit être préservée c'est d'abord parce qu'elle est juste : elle est l'expression même de la liberté d'agir. Et c'est d'ailleurs pour cela qu'elle est efficace. Lorsque la concurrence existe, au sens où nous l'avons définie, chacun s'efforce de faire mieux que les autres, c'est-dire que chaque producteur essaie de proposer des produits de meilleure qualité et de prix moins élevé que ses concurrents, ce qui profite aux consommateurs. Comme l'a souvent dit le grand économiste Friedrich Hayek, la concurrence est un "processus de découverte". Lorsque la liberté d'entreprendre existe, chaque producteur est incité à innover et c'est pourquoi la concurrence peut être considérée comme le plus puissant des leviers de la croissance économique. Il est d'ailleurs clair que l'absence de concurrence constitue l'explication majeure du retard économique de nombreux pays. On peut aussi noter que la concurrence a le grand mérite d'inciter les producteurs à se diversifier pour mieux s'adapter aux besoins divers des acheteurs. Il apparaît donc que la théorie de la concurrence pure et parfaite est erronée puisqu'elle repose précisément sur l'hypothèse de producteurs identiques. Il est, de ce point de vue, regrettable que la théorie économique traditionnelle et la politique de concurrence reposent sur une vision irréaliste du monde, contraire d'ailleurs à la conception courante de la concurrence : lorsqu'on dit que des sportifs sont en concurrence, on sait bien qu'ils ne cherchent pas à faire les mêmes performances, mais chacun essaie de faire mieux que les autres. Il en est de même pour des producteurs en concurrence.

 

 Décembre 2011.