Entretien avec Pierre-Cyrille Hautcoeur et Bruno Théret

Catégorie parente: Monnaie et financement
Catégorie : D’où vient la monnaie ?
Mis à jour le dimanche 19 août 2012 13:23
Publié le dimanche 19 août 2012 13:08

Pierre-Cyrille Hautcoeur est économiste spécialiste d'histoire économique, Directeur d'études à l'EHESS, Ecole d'Economie de Paris l Page professionnelle

 

Bruno Théret est économiste, Directeur de recherche au CNRS, membre de l'institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Université Paris-Dauphine) IRISSO l Page professionnelle

 

 

 

1) Les monnaies sont-elles apparues pour pallier aux difficultés du troc ?

Pierre-Cyrille Hautcoeur : L'apparition de la monnaie est trop ancienne pour que l'on puisse dire avec assurance dans quel but elle a été créée. Dès le néolithique, un certain nombre de biens techniquement adaptés (durables, homogènes, divisibles en unités standardisables, de qualité aisée à vérifier et suffisamment répandus) furent utilisés pour l'une ou plusieurs des trois fonctions classique de la monnaie : unité de compte, moyen d'échange et réserve de valeur. On peut ainsi mentionner l'usage dans les échanges de sel, de blé, de bétail, de métaux précieux, de pierres précieuses, de coquillages, de peaux, de produits artisanaux ou d'outils. Le passage à une véritable monnaie dominant les autres instruments d'échange et réunissant ces trois fonctions fut plus tardif. Un instrument en vint parfois à dominer les autres dans les échanges, tels les coquillages kauris utilisés en Chine plus de 1000 ans avant notre ère, et diffusés autour du Pacifique et de l'Océan Indien pendant plus de 2000 ans par les marchands chinois, indiens et arabes. A l'opposé, les autorités politiques et religieuses de vastes empires utilisaient une unité de compte pour tenir leur comptabilité et imposaient des taxes pour constituer des trésors qui symbolisaient l'unité de la communauté: ce fut le cas dès le 3eme millénaire avant JC en Mésopotamie et en Egypte, mais ces sociétés très hiérarchisées ne laissaient pas une grande autonomie aux marchands. La véritable articulation entre fonctions sacrée (unité de compte) et marchande (instrument de paiement) eut sans doute lieu avec la production de pièces d'or et d'argent, en Lydie (Asie mineure) au 6e siècle avant JC, puis en Grèce. La monnaie a donc une double origine sacrée et instrumentale. Ceci explique peut-être l'adoration que l'on continue à lui rendre.

Bruno Théret : Non. La monnaie dans son sens le plus général n’est pas le résultat d’une rationalisation du troc permettant sa multilatéralisation. D’un point de vue tant historique qu’anthropologique, elle préexiste à l’échange marchand. Plus probablement la monnaie a une origine sacrificielle qui renvoie à la notion de dette de vie. Cette origine qui ressort du symbolique plus que de l’économique est néanmoins encore non totalement prouvée. C’est une hypothèse heuristique de type “big bang” qui est empiriquement beaucoup plus plausible que celles du troc ou de l’origine étatique de la monnaie. Selon cette hypothèse, la monnaie, définie par ses deux formes essentielles de compte et de paiement des dettes, est un fait universel, un invariant anthropologique qui renvoie au fait symbolique primordial que pour l’être humain, la vie est un don. L’être humain reçoit la vie, la donne et la rend. Ce don primordial d’un capital de vie et sa reproduction sans fin dans le temps créent des “dettes de vie” de tout humain à l’égard des entités suprahumaines pensées comme sources ultimes et pouvoirs conservateurs de la vie (divinités, ancêtres, groupements humains pensés comme souverains). Ces dettes de vie sont des dettes dont on ne peut pas se libérer et qui ne peuvent être qu’honorées par des paiements « sacrificiels » récurrents à ces autorités symboliques et éthiques supérieures, pensées comme créancières perpétuelles de la dette de vie. Selon l’hypothèse symbolique, la monnaie a donc été inventée en tant que substitut aux victimes vivantes (humaines et animales) dans ces paiements sacrificiels.

2) Peut-on dire que toute monnaie est "fiduciaire", c'est à dire repose sur la confiance ?

Pierre-Cyrille Hautcoeur : Oui, une monnaie ne peut être utilisée largement que si ses utilisateurs font assez confiance à celui qui l'a émise pour ne pas devoir vérifier constamment sa valeur. Ainsi, les pièces d'argent qui ont longtemps servi de monnaie en Europe étaient acceptées sans que tous les utilisateurs vérifient leur poids et leur teneur en métal. D'ailleurs, si la vérification du poids était assez simple (à condition d'avoir une balance et un poids de référence dans lesquels on ait confiance...), celle de la teneur en métal ne pouvait être réalisée précisément qu'en... fondant la pièce ! Certains rois ont abusé de cette confiance en émettant des pièces aux teneurs métalliques faibles, mais un certain nombre de spécialistes (les orfèvres) étaient capables de le détecter. La confiance diminuait une fois que l'information se diffusait. Elle revenait quand les rois s'engageaient à produire des pièces de qualité et que l'on pouvait le vérifier. La confiance est devenue plus difficile à obtenir quand on est passé de la monnaie métallique à la monnaie fiduciaire pure, c'est-à-dire dont la valeur ne repose pas sur un contenu intrinsèque mais uniquement sur la confiance que l'on fait à l'émetteur. Longtemps (jusqu'en 1914 en France), les billets émis par les banques centrales furent convertibles à volonté en pièces métalliques qui avaient une valeur intrinsèque, ce qui rassurait les détenteurs de billets. Quand la confiance en ces billets fut bien établie, on put imposer leur cours forcé (supprimer cette convertibilité). Les billets étaient alors acceptés parce que l'on pouvait les convertir en biens ou en monnaies étrangères pour des prix raisonnablement stables, parce que les banques centrales n'en émettaient (en général) pas trop. Dans certains cas, l'émission de billets devint exagérée (les assignats lors de la Révolution, ou les billets allemands après la première Guerre Mondiale), les utilisateurs perdirent confiance, et exigèrent de grandes quantités de monnaie en échange de tout bien réel: c'était l'hyperinflation (les prix des biens devenaient très élevés en termes de monnaie). Aujourd'hui, les utilisateurs de monnaie la détiennent parce qu'ils ont confiance dans la capacité des banques centrales de contrôler la production de monnaie (leurs billets mais surtout les dépôts bancaires) en maintenant une certaine stabilité des prix. Quand ce n'est pas le cas, l'inflation - au moins lorsqu'elle dépasse un certain seuil - mine la confiance dans la monnaie. D'autres monnaies peuvent alors circuler: on parle ainsi de dollarisation pour certains pays où le dollar est utilisé à défaut d'une monnaie nationale suffisamment acceptée.

Bruno Théret : Oui. La monnaie n’est l’émanation exclusive ni de l’Etat, ni du marché. C’est une institution sociale, une convention ultimement fondée sur une “foi sociale”, sur des croyances, sur une confiance qui fait qu’elle est unanimement acceptée et respectée par une communauté politique. Toutes les monnaies, même les métalliques sont donc fiduciaires. Ainsi l’ancrage d’une monnaie dans l’or n’a rien de naturel, ni d’universel. Il repose sur la croyance que ce métal représente l’essence ultime de toute valeur, ce qui n’a été pour l’essentiel le cas que dans la civilisation européenne où s’est développé le capitalisme. L’évolution historique de la monnaie en Occident vers des monnaies « autoréférentielles » (est monnaie ce qui est considéré unanimement comme monnaie) a bien montré le caractère conventionnel de la référence aux métaux précieux comme garanties de la valeur intrinsèque de la monnaie. L’affirmation du caractère intrinsèquement fiduciaire de toute monnaie requiert cependant une conception de la confiance dont la portée va bien au-delà de la notion de crédibilité, usuelle en économie. L’analyse de la « foi sociale » dans la monnaie conduit à distinguer trois formes de confiance: une forme méthodique économiquement rationnelle à court terme et qui fait que la monnaie est acceptée de façon routinière dans les paiements parce que tout un chacun s’attend à ce que tout autre l’accepte à sa valeur faciale ; une forme hiérarchique de type politique et institutionnel grâce à laquelle les monnaies de paiement sont acceptées parce que la crédibilité de leurs émetteurs est garantie par un représentant légitime du pouvoir souverain édictant l’unité et le système de compte ; un forme éthique de type symbolique qui renvoie au fait que l’acceptation de la monnaie résulte de la conformité de son régime de monnayage avec les valeurs et normes éthiques sur lesquelles repose la communauté dans laquelle cette monnaie prétend valoir et être reconnue comme légitime.

3) Quels sont les liens entre monnaie et pouvoir politique ?

Pierre-Cyrille Hautcoeur : L'acceptation d'une monnaie sur un territoire est en général aujourd'hui le résultat d'une décision de l'entité politique - un Etat le plus souvent - qui contrôle ce territoire. L'euro circule dans un ensemble de pays dont les Etats ont signé un traité par lequel ils créent cette monnaie et définissent les conditions de sa production (sous le contrôle de la Banque centrale européenne) et de sa circulation. Néanmoins, pendant longtemps, le contrôle étatique sur la monnaie utilisée sur son territoire ne fut pas complet. Des pièces produites par d'autres Etats circulaient - souvent avec l'accord de l'Etat, qui les acceptait parfois même pour le paiement de l'impôt. Au 19e siècle, les grands Etats européens imposèrent une circulation réduite pour l'essentiel à leur monnaie sur leur territoire. Depuis le 20e siècle, on considère comme un signe de faiblesse politique la circulation d'autres monnaies que la monnaie officielle sur un territoire donné. Pourtant, la mondialisation conduit à l'utilisation d'un petit nombre de monnaies (le dollar avant tout, mais aussi l'euro, la livre sterling et quelques autres) par les entreprises, qui détiennent de ces monnaies pour l'échange comme à titre de réserves. Les particuliers peuvent détenir des titres en monnaie étrangère pour leur épargne. Certains Etats doivent emprunter en devises pour obtenir du crédit. Ces trois situations témoignent d'un affaiblissement du pouvoir politique en matière monétaire. Néanmoins, le cours forcé impose en général l'utilisation de la monnaie nationale dans les échanges et pour le paiement des impôts. Tant que ce pouvoir reste fort, les Etats maîtrisant leur politique monétaire (ce qui n'est pas le cas des Etats de la zone euro pris individuellement) peuvent l'utiliser pour lutter contre les crises économiques. Leur pouvoir monétaire peut aller jusqu'au financement de leur budget, au rachat de leur dette ou à sa dévalorisation par l'inflation, mais il risque alors de s'autodétruire par la perte de la confiance de la population.

Bruno Théret : Ces liens sont étroits, pour ne pas dire intrinsèques. Mais les définir précisément est une question complexe qu’il est difficile de résumer en quelques lignes. Bornons-nous à signaler deux aspects de cette question. Tout d’abord il existe des monnaies proprement politiques, car émises et détruites selon une logique fiscale verticale de reproduction de transactions de centralisation-redistribution entre des individus et des collectifs d’appartenance (lorsque la dette de vie prend la forme de dettes fiscales et sociales). Ces monnaies publiques sont adossées à des anticipations d’impôts. Dans ce cas, le ou les pouvoirs politiques agents de l’autorité souveraine sont à même de déterminer la nature et le type des monnaies de paiement des dettes fiscales. Par ailleurs, les sociétés modernes sont différenciées en différents ordres ou « provinces de vie » autonomes. Cette différenciation menace en permanence leur unité et leur perpétuité. La monnaie, en tant que constitutive d’une communauté de compte et de paiement, y apparaît alors comme une médiation sociale nécessaire pour conjurer cette menace en retotalisant la société. Cette médiation se concrètise dans la forme institutionnelle de la monnaie qu’est le monnayage. Le monnayage est l’opération qui consiste à instituer des relations quantitatives entre une « monnaie imaginaire » commune (permettant la mesure comptable des dettes) et des « monnaies réelles » multiples (permettant les paiements de ces dettes) ; sont ainsi définies les valeurs en monnaie de compte des monnaies de paiement. Cette opération de totalisation est éminemment politique, ne serait-ce que parce qu’elle implique des effets de redistribution des richesses, et le pouvoir de monnayage est donc un pouvoir constitutif de l’ordre politique. La question qui se pose alors est de savoir si ce pouvoir monétaire, fut-il « indépendant » des pouvoirs exécutif et législatif comme le pouvoir judiciaire, n’est que pouvoir d’exécution soumis à l’autorité souveraine légitime dans l’espace politique où la monnaie régnante fait l’objet d’une foi sociale (conformément à l’idée de souveraineté démocratique), ou s’il peut prétendre lui-même à une position d’autorité souveraine placée en surplomb des valeurs démocratiques associées à l’idée de souveraineté du peuple (conformément aux théories des marchés autorégulateurs qui soutiennent la globalisation financière).